Danemark : vers la semaine de 30 heures ?

 

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( Virginie Hours)

Comme la Suède, le Danemark lorgne vers une diminution des heures de travail hebdomadaires en réponse au chômage et à une augmentation des facteurs de stress. Très intéressés par les expériences menées chez son voisin, notamment quant à la journée de 6 heures, certains partis politiques font valoir régulièrement les avantages d’un passage de la semaine de 37 heures à 30 heures de travail, rappelant que la durée hebdomadaire du travail était bien passée de 44 heures à 37 heures de 1966 à 1990 et que le samedi était devenu férié en 1974.

Le sujet est revenu dans le débat public durant l’année 2015.

Jesper Jespersen, professeur d’économie à l’université de Roskilde, a ainsi rappelé que la durée du travail avait baissé de 3 heures de 1986 à 1992 afin de répondre à une augmentation du chômage et que ceci fut un succès. Mais la clé fut une diminution progressive à raison d’une demi-heure/an, soit près d’1% seulement, ce qui permit une atteinte mesurée du niveau des salaires. Selon lui, mettre en place une nouvelle réduction d’une demi-heure permettrait donc la création de près de 12 000 emplois, tout en préservant la qualité de vie de ceux qui ont la chance d’avoir déjà un emploi. C’est ce que Jesper Jespersen appelle un accord gagnant-gagnant : « le niveau de vie augmentera plus lentement mais en échange, l’homme aura plus de temps libre. Or, de nombreuses études montrent que lorsque les gens peuvent choisir entre un plus salarial et une diminution de la durée du travail et un maintien de leur niveau de vie, ils choisissent la dernière offre ». Et les bienfaits seraient multiples : diminution des allocations chômage, des dépenses de Sécurité Sociale, du coût des programmes d’insertion dans le marché du travail et des gardes d’enfant.

Joséphine Fock, responsable financière du parti Alternativet et ardente défenseure de ce projet, aime à rappeler de son côté combien de personnes sont aujourd’hui hospitalisées en raison du stress… Elle pense également que, en parallèle à l’augmentation de la productivité, le développement des robots permettra de laisser encore plus de temps disponible…

Mais attention ! répond Bo Sandman de l’université d’Aarhus. Celui-ci rappelle que le Danemark devra bientôt faire face à un déficit démographique… Est-ce vraiment le bon moment ? Il pointe également du doigt ceux qui ont des postes à responsabilité ou qui travaillent sans horaire fixe et pourront de fait, échapper à cette diminution des horaires et donc, du salaire. « Cette disposition risque de créer des inégalités car ceux qui ont de bons revenus ou des situations confortables sont ceux qui pourront contourner l’obligation de ne travailler que 30 heures » alerte-t-il.

La commission parlementaire des finances a donc posé la question de l’impact de l’introduction d’une semaine de 30 heures sur le budget des administrations publiques.

Le ministre des finances Claus Hjort Frederiksen y a répondu le 4 juillet 2016.

Tout d’abord, il a rappelé que la question de la durée du travail est traitée par les conventions collectives ou, en l’absence de convention, par les contrats de travail eux-mêmes. Le cas échéant, il s’agirait donc de laisser les confédérations syndicales et patronales prendre la décision et négocier. Ensuite, il a fait remarquer que comme une diminution des heures de travail supposerait également une diminution du salaire mensuel et une baisse du PIB, son impact sur les finances publiques dépendrait de l’ampleur de la diminution de la durée du travail.  En effet, si la durée hebdomadaire du travail était fixée à 30h, le salaire mensuel diminuerait alors de 19%. En prenant comme référence le budget de l’année 2015-2016, il faudrait alors compter avec une baisse de 4% du PIB. En effet, la baisse des rémunérations aurait un impact sur les recettes publiques et sur le niveau de vie car un certain nombre de prestations sont indexés sur les salaires. Par exemple, les pensions d’invalidité dont le montant passerait de 18 100 dkk (2 433 euros) à 14 700 dkk (1976 euros) par mois, ou le montant de la retraite d’Etat qui passerait de 12 500 dkk (1680 euros) à 10 100 dkk/mois (1 357 euros) dkk/mois. Quant au service public dont les fonctionnaires travailleraient également 30 heures par semaine, elle devrait recruter près de 150 000 personnes pour assurer le maintien du service, sachant que certaines professions qui nécessitent des formations longues (médecin, enseignants) devraient faire face à un déficit de main d’œuvre pendant un certain temps.

En conclusion, les conséquences seraient dramatiques en terme de finance public et de service public car la mesure coûterait près de 130 milliards dkk/an (17,47 milliards).

Dans la pratique, il faudrait donc planifier le passage des heures de 37h à 30h sur une période d’au moins 14 ans afin d’éviter une atteinte trop importante du niveau des salaires et du pouvoir d’achat.

« C’est donc bien un choix politique » s’est félicitée Joséphine Fock qui pense qu’il suffirait en ce cas, de ne pas augmenter les dépenses publiques pendant ce laps de temps pour contenir le coût de la mesure…

Martin Liedegaard, ancien ministre des affaires étrangères et membre du parti Radikale Venstre (social-libéral) est plus mesuré et préfèrerait, lui, des solutions plus classiques. « Si nous choisissons de travailler 30 heures par semaine et qu’il en coûte des milliards à trois chiffres au Trésor, nous ne pourrons pas investir dans nos enfants, dans l’éducation et dans les personnes âgées. » avertit-il. Il préfèrerait privilégier des règlementations concrètes comme un aménagement du temps de travail des parents de jeunes enfants, par exemple.

Mais il est intéressant de noter qu’aucun de ces intervenants n’a mentionné le recul actuel et qui serait concomitant, de l’âge du départ à la retraite. Seul Martin Liedgaard a rappelé que les réformes précédentes du travail avaient pour objectif non seulement d’accroitre l’offre de travail mais également d’assurer le financement du bien-être collectif, à savoir la santé, l’éducation, la garde d’enfants, les soins aux personnes âgées, les prestations sociales et… les retraites. Or, afin de conserver leur système de retraite qui est salué comme un des plus pérenne dans le monde, le parlement a adopté le 18 décembre 2015 un projet de loi faisant reculer l’âge légal de départ à la retraite de 67 ans en 2022 à 68 ans en 2030. Les syndicats craignent un départ généralisé à 70 ans en 2050 sachant que depuis le 1er janvier 2016, les conventions collectives ne peuvent plus fixer un départ obligatoire à la retraite à 70 ans. Les danois seraient alors les travailleurs de l’Union Européenne qui partiraient le plus tard à la retraite.

Il semble donc qu’aucun des interlocuteurs ne se soit posé la questions suivante : travailler 30 heures/semaine jusqu’à 70 ans, est-ce vraiment une avancée ? Ne vaudrait-il mieux pas continuer de travailler 37 heures et partir à la retraite à 68 ans ?

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