Pays baltes : dans un souci d’intégration, les pays baltes choisissent le modèle nordique pour leur politique en matière d’alcool

alcoholismUn article de Virginie Hours

Photo: © Pterwort | Dreamstime.com

La consommation d’alcool reste à un niveau très élevé dans les pays baltes, d’où une volonté des ONG et des membres de la société civile de mieux en encadrer la vente et la consommation en s’inspirant du modèle de ses voisins, les pays nordiques. Dans cet objectif, ils s’appuient sur le réseau formé par le NordAN (Nordic Alcohol and Drug Policy Network) en 2000 afin de faire pression sur les gouvernements, avec plus ou moins de succès. C’est ainsi que malgré les réticences, le gouvernement estonien vient d’annoncer des mesures drastiques que souhaitent également mettre en application la Lituanie et la Lettonie qui restent à la traîne.

Pourquoi s’inspirer du modèle nordique?
Le modèle nordique de lutte contre l’alcoholisme est basé sur plusieurs principes de base qui régulent la vente et le prix de l’alcool :

  • Une taxation élevée des produits alcoolisés basés sur le pourcentage d’alcool
  • Un encadrement des horaires de vente
  • Une interdiction de la vente dans les stations services
  • Une interdiction de la vente aux mineurs
  • Un réseau de magasin d’Etat chargé de commercialiser la vente (sauf Danemark) : Systembolaget en Suède, Alko en Finlande, Vínbúð en Islande, Rúsdrekkasøla Landsins dans les îles Faroe and Vinmonopolet en Norvège.

Ce modèle est ancien. Par exemple, en Suède, les restrictions ont commencé au 19ème siècle et visaient déjà l’accès et non la consommation d’alcool : il n’y a pas eu de prohibition mais un rationnement en fonction du consommateur, puis des horaires strictes de vente et des prix élevés. Il est également culturel puisqu’il est adapté à la pratique nordique qui consiste à boire beaucoup sur du court terme (les fameuses beuveries du vendredi soir) et s’oppose à la culture latine de la boisson en petite quantité mais régulièrement (le verre de vin pendant le repas).

Une politique nordico-balte : le NordAN

La décision des pays baltes de « nordifier » leur consommation n’est pas étonnante car c’est une des conditions fixées au rapprochement entre les régions nordiques et baltes et officialisée par la création du NordAN en 2000.

Le NordAN a été créé par le regroupement en réseau de plusieurs ONG qui travaillaient sur la diminution de la consommation d’alcool et d’autres drogues, et partaient du constat suivant : les régions nordiques et baltes ont à la fois le plus haut et le plus faible niveau de consommation d’alcool par habitant. Dans les régions nordiques, on trouve des règles strictes alors que dans les régions baltes, les procédures législatives sont plus faibles et lentes. Les normes européennes sont peu contraignantes car elles encadrent uniquement la publicité télévisée et prône l’autorégulation par des codes de bonne conduite des professionnels. Pourquoi ne pas s’unir et mutualiser les informations afin d’encourager ensuite les politiques de restriction dans les pays à haute consommation et maintenir ces mêmes règles dans les pays à faible consommation ?

Cette préoccupation répondant à un vrai problème de santé publique, près de 90 ONG volontaires venant de 8 régions baltes et nordiques (Danemark, Estonie, Finlande, Islande, Lettonie, Lituanie, Norvège et Suède) en sont aujourd’hui des membres actifs. Ce groupe a également comme ligne de conduite de ne pas accepter de contributions financières de la part de l’industrie.

En Octobre 2015, s’est tenue la conférence annuelle « alcool, drogue et médias » organisée par le NordAN à Helsinski et les spécialistes ont discouru des moyens utilisés par l’industrie pour être présente sur les réseaux sociaux et influer sur leur image et la publicité. Le lobbying du NordAN fonctionne donc avec une prise de conscience de plus en plus importante de la population et de la classe politique.

Un grand pas pour l’Estonie

Ce n’est donc pas un hasard si le 20 octobre 2015, le ministre estonien de la santé Jevgeni Ossinovski a présenté un projet de loi visant à réguler les publicités sur les alcools, à limiter les ventes dans les stations-services et à interdire les « happy hours » dans les bars et les restaurants à partir de 2017. L’objectif déclaré est de faire passer la consommation d’alcool sous la barre des 8 litres d’alcool pur par personne (10 litres aujourd’hui). A compter du 1er janvier 2018, les boissons alcoolisées devront être séparées des autres produits. Elles devront être vendus dans un endroit séparé de l’espace d’achalandage par des murs non-transparents. Seules les petites boutiques pourront vendre l’alcool au comptoir. Les publicités d’alcool ne seront plus permises à la radio (sauf pour des annonces très courtes avec rappel des dangers pour la santé), sur des éléments visuels ainsi que les affiches publicitaires. Sur des seules photos monochromes, elles ne pourront indiquer que le nom, le type de boisson, le producteur, le pays d’origine, le volume d’alcool, l’image du packaging, des descriptions comme la couleur ou le goût du produit. En conclusion, plus de sourire sur internet, écran TV, journaux, etc.

L’association des médecins estoniens a soutenu la décision du gouvernement en déclarant : « on n’a pas besoin d’inventer la roue, l’efficacité des restrictions a été prouvée par de multiples études et pratiques dans différents pays. Le gouvernement fait la bonne avancée en augmentant la taxe sur les alcools. »
« Le projet de loi ne restreint pas le droit de quiconque de consommer de l’alcool mais en limite les possibilités pour les personnes dépendantes » a expliqué de son côté Ossinovski.

Bien entendu, l’association estonienne de l’industrie de la boisson a prétendu que cette loi avait été rédigée sans aucune consultation préalable et qu’elle allait nuire à la compétitivité de l’industrie. De plus, l’interdiction de la publicité pourrait conduire à la fermeture de plusieurs chaines de TV locales dont le budget dépendait en grande partie des publicités de l’alcool. Enfin, ses détracteurs ont déclaré que ces dispositions ne modifieront pas les comportements des estoniens.
Mais le ministre se veut pragmatique : « différentes méthodes ont été utilisées, notamment l’augmentation des taxes sur l’alcool. Cependant depuis 2009 et jusqu’à aujourd’hui, la consommation d’alcool n’a pas baissé. Malgré cela, nous avons décidé de renforcer les restrictions sur les prix et de réduire l’accès à l’alcool. »

En réalité, la décision prise par le gouvernement n’est pas si surprenante car elle découle directement d’un livre vert sur la politique de l’alcool adoptée par le gouvernement en février 2014 et qui listait les nombreux moyens de lutter contre la consommation dont ceux mis en place aujourd’hui.

Il est à noter également que depuis 1991, l’Estonie veut être reconnue comme un pays nordique à part entière en raison de sa culture, de son histoire et de son positionnement géographique. Ce sont sans doute les raisons qui lui font accélérer la « procédure ».

La Lettonie et la Lituanie suivent lentement

Les deux autres pays baltes sont en retard, même s’ils revendiquent également le modèle nordique et citent comme exemple, l’ouverture des boutiques de vente d’alcool qui est passée de 24/7 à l’époque communiste à 8h-22h aujourd’hui. Mais sur les autres sujets, les changements sont plus lents.

En Lettonie, la consommation d’alcool aurait tendance à augmenter et la société civile, les ONG, etc soutiennent les politiques de contrôle. Mais sa classe politique ne serait pas encore prête à résister totalement au lobbying de l’industrie. Le pays applique déjà certaines mesures typiques du modèle nordique comme les restrictions sur les heures de vente et la publicité ainsi que l’augmentation du prix des boissons Ainsi, le 30 novembre, le parlement a adopté son budget pour 2016 avec des perspectives sur 2017 et 2018, prévoyant une augmentation du droit d’accise sur l’alcool qui augmenterait à compter du 1er avril (et non au 1er mars, à la demande de l’industrie) : par exemple le droit d’accise sur 100 litres de bière passera de 3,8 à 4,2 euros en 2016, 4,5 en 2017 et 4,8 en 2018 et sur 100 litres de vin, de 70 à 74 euros. En revanche, la vente dans les stations-services n’est pas interdite et la mise en place d’un monopole d’Etat n’est pas envisageable. Mais les membres des ONG comptent sur une prise de conscience de la population, notamment à la lecture des chiffres concernant les cas de cancer et autres maladies liées à l’alcool dont le taux en Lettonie est un des plus élevé d’Europe.

En Lituanie, la population décroît et la consommation se stabiliserait autour de 15 litres d’alcool pur par personne, l’alcool étant abordable et facile d’accès. Le pays aurait la même volonté d’aller dans même sens que l’Estonie, mais le processus législatif patinerait et compliquerait la situation. En effet, la classe politique aurait tendance à privilégier des simples amendements de « contrôle » sans véritable effet ni sens et la pression des lobbies serait très forte, ce qui expliquerait des vas-et-viens législatifs : ainsi l’interdiction de la publicité a été annulée en 2011 et la loi interdisant de vendre de l’alcool dans les stations services a faillit être révoquée en novembre 2015 mais a été confirmée suite à un sursaut de la société civile et des ONG. Ce sont certainement ces derniers qui parviendront vraiment à faire évoluer les situations et à maintenir le cap vers une nordification des règles en Lituanie avec l’aide du NordAN.

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