Le modèle social finlandais: une interview de Juho Saari, Professeur à l’Université de Kuopio

Ce texte est extrait de l’ouvrage: Le modèle social finlandais, écrit par Monika Biese et Alain Lefebvre, et publié aux Editions Liaisons.


Q : Le modèle social finlandais est-il réellement différent de celui de ses voisins nordiques ?


J.S. : En Finlande, nous sommes plus collectifs, notre modèle est plus universel, la composante occupationnelle, basée sur l’emploi, est moins présente, notamment dans le système de pensions. Nous avons aussi tendance à donner plus le choix aux gens, à nous montrer moins contraignants sur les choix individuels : il existe chez nous de bonnes allocations pour les hommes ou les femmes qui restent à la maison pour s’occuper de leurs enfants, ce qui jusqu’ici est inconcevable pour les suédois.
Mais nous sommes fondamentalement des pragmatiques, moins idéologues que nos voisins, dans le sens du socialisme ou du libéralisme. Par exemple, nos patrons recherchent le consensus, parce que cela leur parait efficace. Ils ont été tenté par l’idéologie de la décentralisation des négociations collectives, ont vu que cela ne marchait pas bien, et en sont revenus au niveau central, au moment même où le patronat suédois a supprimé sa structure nationale de négociation collective ! Il faut dire qu’en Finlande ils craignaient probablement que cela leur ôte des marges de manœuvre pour la négociation sur les retraites, qui se passe au niveau central.
Autre caractéristique, nous sommes un Etat social orienté vers le marché, parce que cela nous paraît nécessaire. Des exemples ? Un système de retraite géré par des entreprises privées avec des règles et une surveillance publiques, des caisses de chômage qui ne dépendent pas de l’Etat et sont autonomes, concurrentielles parfois, des services pour les personnes âgées gérés par des entreprises privées mises en concurrence par les municipalités qui financent…C’est du pragmatisme social !
Les finlandais sont aussi plus réalistes, ou même volontairement pessimistes : jamais les prévisions de croissance du ministère des Finances n’ont été supérieures à la réalité, nous avons tous les ans la bonne surprise de constater que la situation est meilleure que prévu, ce qui nous permet de disposer de surplus. Il faut dire qu’en Finlande, c’est quand tout va bien que l’on se fait du souci : l’histoire nous montre que nous faisons les pires erreurs dans les temps d’abondance, on ne fait pas les réformes nécessaires. Et nous savons que, du fait de notre histoire, nous sommes moins riches que nos voisins, ce qui nous incite à la prudence : après tout, la richesse accumulée par nos voisins suédois dépasse de 30 % la notre, même si nous avons un PNB par habitant plus élevé depuis quelques mois.
Cette mentalité est sûrement liée au fait que nous ne sommes pas une société industrielle ancienne, nous avons conservé une mentalité agrarienne, qui engrange l’été pour l’hiver que nous savons difficile. Cela a aussi marqué notre modèle social, avec des prestations moins élevées qu’en Suède ou au Danemark : nous gardons l’idée que quand nous sommes au chômage, par exemple, nous pouvons toujours chasser, pêcher et cueillir des baies ou des cèpes pour survivre. On voit que notre image mentale de la société est fondamentalement différente de celle de la Suède ou du Danemark, pays moins agricoles, autrefois plus commerçants et industriels.
Et même si nous sommes pessimistes, nous commençons à nous dire que notre modèle n’est pas si mauvais, puisque nous arrivons en tête de presque tous les classements internationaux. Je suis persuadé que s’il n’y avait pas ces comparaisons, nous considèrerions notre système comme mauvais !
Q : Avez-vous eu le sentiment que l’Europe a influencé votre modèle social ? Dans quel sens ?


J.S. : Au départ, nous avons réagi très passivement. L’Union européenne, choisie pour des raisons économiques et stratégiques, ne devait rien changer pour nous, il fallait faire avec, elle n’était ni bonne ni mauvaise pour le modèle social. Dans les négociations, nous étions assez passifs, voire défensifs. Puis est venu 2000, après notre présidence : nous avons réalisé que l’Union européenne était là pour durer, que nous ne nous débarrasserions pas facilement. Nous avons décidé d’être proactifs dans l’Europe sociale, d’établir des liens avec un certain nombre de pays. Le marché intérieur nous va bien du moment qu’il n’y a pas de discrimination ou de pays qui ne jouent pas le jeu…
Certes, nous avons aujourd’hui des problèmes, comme les autres, par exemple avec le monopole des machines à sous, géré par une organisation dont tous les bénéfices servent à financer le système social, la loterie nationale ou notre monopole de l’alcool, que nous souhaitons conserver en l’état. Nous sommes aussi plus libéraux que les autres pays tout en restant sociaux: nous avons ainsi un système de retraite plus solidaire que bien d’autres, – faites la comparaison -, mais ouvert à la concurrence ! Cela explique nos réticences dans les discussions avec la Commission sur les services d’intérêt général. Mais notre stratégie n’est pas passive, nous expliquons, nous négocions, nous trouvons des alliés, car personne ne peut gagner en se recroquevillant sur ses positions.
Donc au total, certes notre modèle social est infléchi par l’Union européenne, mais nous sommes aussi actifs pour faire évoluer l’Europe vers une conception proche de la nôtre.
Juho saari est un spécialiste européen des modèles sociaux, auteur de nombreux ouvrages, et notamment du livre non traduit intitulé « Suomen malli – murroksesta menestykseen » (Le modèle finlandais : du point de rupture au succès).

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