L’inoxydable modèle suédois : du modèle de société au modèle de gouvernement

Ce texte, introduit ici a été écrit par Stéphane Boujnah, co-fondateur d’EN TEMPS REEL. Il a été avocat au cabinet international Freshfields, puis conseiller au cabinet de Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Economie des Finances et de ‘Industrie. Au cours des dernières années, il a animé à Londres l’équipe fusions-acquisitions européenne de Credit Suisse First Boston Technology Group. Il a été co-fondateur de SOS Racisme en 1984.

AVANT-PROPOS

Il est une grave maladie intellectuelle qui frappe une grande
partie de l’expression politique française du moment. Cette maladie
consiste à considérer que tout ce qui est pensé et conçu en France a
nécessairement une portée universelle, alors que ce qui est pensé et
conçu en dehors de nos frontières serait nécessairement provincial.


La forme bénigne de cette maladie consiste à concéder que des idées
intéressantes peuvent certes émerger hors de France, mais que ces
idées sont tellement spécifiques à des réalités locales éloignées, ou que
l’exception française transcende tellement toutes les comparaisons
internationales, qu’il est vain de vouloir s’inspirer des solutions
développées ailleurs par d’autres à qui nous ne ressemblons pas, ni ne
voulons ressembler. Au delà de la caricature, cette maladie
intellectuelle s’exprime fréquemment pour justifier les conservatismes
les plus honteux qui sclérosent la France de ce début de siècle.

Et pourtant, près de 9 millions d’hommes et de femmes qui
vivent en Suède, au nord de l’Europe, sont-ils si différents des 60
millions d’hommes et de femmes qui vivent en France, à l’ouest de
l’Europe, au point que la manière dont les uns organisent le débat
politique, gèrent les contraintes économiques internationales et
s’efforcent de maintenir une certaine cohésion sociale, serait
indifférente aux autres. On invoquera les multiples réalités objectives
qui nous séparent, au premier rang desquelles des traditions
historiques distinctes comme la neutralité internationale, l’influence de
Martin Luther et le pragmatisme réformateur. Ce document s’efforce,
pour la pureté de l’analyse, d’identifier les pesanteurs du temps qui
expliquent en grande partie la société suédoise d’aujourd’hui.

Néanmoins, quand l’humoriste français Pierre Dac disait
« plus le temps passe, moins on a de chances de rencontrer des gens
qui ont connu Napoléon », il pointait une réalité à la fois banale et
puissante dans l’Europe d’aujourd’hui : la lente dilution des
spécificités nationales héritées de l’histoire dans un processus de
profonde convergence des modes de vie. Chaque soir, l’organisation
de la société, les habitudes de consommation, le fonctionnement
démocratique ou encore les relations avec les autres habitants de la
planète sont plus proches en France et en Suède qu’elles ne l’étaient
au petit matin. À l’intérieur de l’Union Européenne de ce début de
siècle, chaque journée accroît le métissage institutionnel,
réglementaire, culturel, social, industriel et même humain. Dès lors,
comme avec les autres pays de l’Union Européenne, la question n’est
plus de disserter combien nous avons été différents dans le passé mais
plutôt de mesurer combien, dans les années qui viennent, ce que
pensent les Suédois influencera de plus en plus ce que vivent les
Français, et réciproquement.

Comprendre ce qui subsiste du modèle social suédois et
appréhender comment s’est constitué un modèle de gouvernement
suédois, c’est analyser comment un pays profondément démocratique
a pu laisser prospérer depuis 70 ans un parti social-démocrate
hégémonique. Car si l’on perçoit souvent la France comme la plus
monarchique des républiques, la Suède est probablement la
démocratie parlementaire qui se rapproche le plus d’un régime à parti
unique. Comprendre ce modèle de gouvernement c’est aussi analyser
comment un parti social-démocrate peut tout à la fois garder
durablement la confiance des électeurs, préserver des liens étroits avec
les classes populaires et le mouvement syndical, renouveler en
permanence les hommes et les femmes en charge de l’action publique,
conduire des mutations intellectuelles et idéologiques profondes pour
réformer les piliers traditionnels du modèle social suédois et pour
s’insérer dans la mondialisation, combattre les corporatismes et gérer
le changement en permanence.

Dans une Europe où la gauche recule partout et où souvent,
comme cela semble être le cas en France pour le moment, elle
succombe aux tentations du douillet sanctuaire idéologique, les
mutations et les succès électoraux des sociaux-démocrates suédois ne
peuvent que susciter l’intérêt. Les socialistes ou les sociaux-démocrates
ont été battus en 1996 en Espagne, en 1999 en Autriche, en 2001 en
Italie et au Danemark, en 2002 au Portugal, en France et aux Pays-
Bas. Si l’on écarte le cas particulier du Pasok grec qui a gagné les
élections en 2000, les sociaux-démocrates qui se maintiennent au
pouvoir en Europe sont aussi ceux qui sont allés le plus loin dans les
efforts de rénovation intellectuelle et programmatique. La victoire des
sociaux-démocrates suédois, le 15 septembre 2002, intervient un an
après la réélection des travaillistes de Tony Blair en Grande-Bretagne
et une semaine avant celle des sociaux-démocrates allemands le 20
septembre 2002. Les faits sont têtus : en Europe, les sociauxdémocrates
réformateurs gagnent les élections, les socialistes figés
dans l’immobilisme ou n’assumant pas les choix réformistes les
perdent.

Ce document n’est pas une analyse exhaustive de la Suède
moderne. Il tente simplement de mesurer ce qui subsiste du modèle
suédois et de comprendre comment ce pays parvient à affronter,
souvent de manière assez efficace, les chocs qui frappent les autres
sociétés européennes : qu’il s’agisse de conduire des réformes
structurelles comme le financement de la protection sociale, l’école ou
la santé, ou d’absorber en souplesse les effets de la mondialisation
comme la gestion de l’immigration, la construction européenne ou la
nouvelle donne stratégique sur le continent européen. Un modèle de
gouvernement suédois semble s’être mis en place pour traiter ces
questions avec une souplesse volontariste qui tranche singulièrement
avec la rigidité nonchalante que l’on observe dans d’autres pays du
continent.

La campagne électorale de 2002 fournissait une opportunité
unique d’analyser ce qui a changé et ce qui subsiste de cette voie
suédoise. En Temps Réel a voulu comprendre pour mieux ouvrir en
France et en Europe le débat auquel invitent les mutations de
l’inoxydable modèle suédois.

Ce document a été élaboré sur la base d’une cinquantaine
d’entretiens, réalisés à Stockholm et à Uppsala en juillet et septembre
2002, avec différents acteurs et observateurs de la réalité suédoise.
Députés, anciens membres du gouvernement, élus locaux,
représentants de toutes les formations politiques, hauts fonctionnaires
qui pilotent les réformes structurelles en cours, diplomates français et
suédois, représentants des pays candidats à l’élargissement de l’Union
Européenne en poste à Stockholm, experts issus des principaux
instituts de sondages suédois ou des think-tanks de Stockholm,
journalistes, universitaires, syndicalistes, entrepreneurs, cadres
dirigeants et enseignants ont accepté de consacrer plusieurs heures de
leur temps pour exposer leur perception des enjeux de la campagne
électorale de 2002 et, au delà, des mutations que traverse la Suède. Il
faut ici souligner la qualité de l’accueil de mes interlocuteurs suédois,
tous très attentifs à mieux faire comprendre leur pays aux Européens
qui vivent plus au sud du continent. Leurs contributions, associées à
l’information publique disponible en abondance dans un pays
marqué par une tradition de transparence unique en Europe, ont
rendu possible ce document. À l’évidence, les interprétations et
analyses développées ici n’engagent que l’auteur et ne sauraient être
imputables aux personnes qui ont accepté de participer à ces
entretiens. Quelques indicateurs économiques et sociaux chiffrés
figurent en annexe et permettent de situer la société suédoise par
rapport à certains pays de l’Union Européenne.

Ce travail n’aurait jamais été possible sans le soutien actif et les
conseils avisés de l’ambassadeur de France en Suède, Patrick Imhaus,
qui m’a accueilli dans le cadre du Studio Strindberg, son initiative qui
permet d’héberger à Stockholm des chercheurs ou des créateurs se
situant dans une perspective franco-suédoise. Ce travail doit aussi
énormément au dynamisme et à l’efficacité des équipes de
l’ambassade de France à Stockholm, et notamment de Jacques
Raharinaivo, connaisseur perspicace de la Suède, qui m’ont réservé
un accueil chaleureux et professionnel et qui ont grandement facilité
les entretiens qui forment la matière première de ce document. Que
soient également remerciés pour leur aide Frank Belfrage,
ambassadeur de Suède à Paris, et Annika Levin, directrice de l’Institut
suédois à Paris, qui ont grandement facilité l’accès à bon nombre
d’informations précieuses.

Le texte complet sur le site d’En Temps Réel

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