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Estonie : la motivation et le moral des salariés atteints par les licenciements et diminutions de salaire

Un article de Guillaume Février (Français en Estonie) pour Helvicom

Dans un contexte économique difficile où les licenciements et les diminutions de salaires sont devenues les armes favorites des entreprises face à la crise, les risques associés à ce genre de pratiques sont souvent négligés ou mal connus des entreprises estoniennes. Pourtant les employés sont affectés de plein fouet et en ressortent souvent démotivés, moins productifs et plus enclins à quitter leur emploi. Notre interview d’un employé d’une entreprise estonienne de Tallinn confrontée à ces problèmes en dit long sur les conséquences et la difficulté à gérer cette situation.

Le futur de l’économie estonienne ne semble pas s’éclaircir puisqu’il n’est pas prévu de remontée des salaires sur le moyen terme, ni d’amélioration des conditions de l’emploi avant 2012. Marje Josing, Directrice de l’Institut Estonien des Recherches Economiques, indique que la baisse du salaire moyen estonien n’est encore que dans sa phase initiale. L’économie est revenue au niveau de 2005 alors que les salaires ne sont même pas redescendus à celui de 2007. Ruta Arumäe, macro analyste chez Skandinaviska Enskilda Banken (SEB), confirme la tendance et précise qu’il ne devrait pas y avoir d’augmentation de salaires dans les deux ou trois prochaines années à moins d’augmenter considérablement la productivité.

Les conséquences des vagues de licenciements et des diminutions de salaires imposées par les employeurs sont particulièrement inquiétantes pour les entreprises estoniennes. Milvi Tepp, responsable des questions liées à l’organisation et au management au sein de l’Université de Tallinn vient de mettre en garde les employeurs et les responsables des ressources humaines lors de la conférence Palga Päev  (Jours de Paye) 2009 contre les réactions possibles de leurs employés face aux vagues de licenciements ou aux diminution des salaires. Ceux-ci  ont en effet de plus en plus tendance à ironiser et relativiser certains discours.

« Si j’entends aujourd’hui la promesse qu’il n’y aura pas de baisse des salaires et que cela intervient tout de même dans les mois suivants, comment dois-je réagir ? Cela effraye les gens et les rend cyniques » explique Milvi Tepp. Elle ajoute que les réactions des employés face aux baisses des salaires peuvent prendre diverses formes selon la sensibilité de chacun mais qu’en général « ils laissent les mains dans leurs poches et pensent plus souvent à démissionner ».

D’après elle, de nombreux employés perdent ainsi le plus gros de leur motivation et développent une attitude visant simplement à attendre la fin de la journée de travail : « heures réalisées, heure de rentrer » résume simplement Tepp. Dans une telle situation, les relations entre l’employeur et l’employé deviennent plus formelles mais surtout plus distantes.

Milvi Tepp insiste donc sur l’importance de communiquer de façon honnête et ouverte avec les employés afin d’éviter l’apparition ou l’amplification de ces phénomènes dans l’entreprise, d’autant que les salariés estoniens sont bien formés et quittent facilement le pays.

Cette tendance est confirmée par l’interview suivante, réalisée à la fin du mois de septembre dans la filiale estonienne d’un fournisseur de services informatique suédois, qui est caractéristique de l’état d’esprit des salariés estoniens.

Parlez-nous du développement de l’entreprise et de ses performances récentes ?

Depuis l’ouverture de la filiale estonienne en 2007, le développement a été très rapide tant en termes d’embauches que de chiffre d’affaires réalisé. Malheureusement nous n’avons aucun accès aux chiffres et devons simplement faire confiance à ce qui nous est présenté. Dans un premier temps on nous avait annoncé que la crise n’avait pas d’impact sur notre activité, puis petit à petit nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles la chasse aux coûts superflus était ouverte pour ces mêmes raisons.

Quels changements importants sont intervenus récemment dans ce but?

Tout d’abord les négociations pour le bonus mensuel sont devenues plus compliquées avant que le système de rémunération soit changé du tout au tout. Cela revient aujourd’hui à une baisse d’au moins 50% du bonus pour le même niveau de résultats. Ensuite, depuis la nouvelle loi passée en Juillet rendant les licenciements moins coûteux et plus simples, nous avons assisté à des licenciements plus nombreux mais surtout inattendus. Dernièrement, les voyages d’affaires ont été limités et les déplacements vers le siège en Suède ne se font plus en avion mais en ferry.

Comment ces changements ont été communiqués ?

En fait ils n’ont pas été communiqués, du moins pas à l’avance. Comme je l’ai dit précédemment ce fut à chaque fois une surprise. On nous annonçait un changement la veille pour le jour même : le système de bonus a changé subitement, les licenciements annoncés et réalisés le jour même… tout est brutal et on se sent un peu désorienté et souvent menacé.

Quelles ont été les conséquences pour les employés ?

Naturellement les employés ont été surpris au début puis ils se sont habitués à ce type de communication. On s’adapte mais on parle beaucoup entre nous, le management est beaucoup critiqué et remis en cause même par des « bras droit ». On sent que l’on peut « sauter » du jour au lendemain et que rien n’est fait pour faciliter notre travail. On fait donc le service minimum, les pauses sont plus fréquentes, les employés ont plus tendance à travailler depuis leur domicile en prétextant un léger mal à l’aise… on sent que la productivité et l’envie sont en chute libre.

Et dans tout cela, comment sont devenues les relations avec le management ?

Elles n’ont jamais été très fortes mais il y avait un certain respect. Je dirai qu’elles sont devenues inexistantes et que ce respect a complètement disparu. Le seul contact que nous avons, ce sont les réunions hebdomadaires (en fait bimensuelles) et qui sont devenus des monologues informatifs durant lesquels personnes ne réagit ou ne donne son opinion. Nous avons également des réunions de crise et là nous savons ce que cela signifie…

C’est-à-dire ?

Une mauvaise nouvelle pour nous. Un licenciement probablement…

Sentez-vous que certains employés sont prêts à mettre l’activité de l’entreprise en péril ?

Non, je ne pense pas que l’on ait encore atteint ce stade même si cela ne m’étonnerait pas que cela arrive un jour ou l’autre étant donné le secteur dans lequel nous évoluons.  L’attitude actuelle est plutôt de l’insatisfaction, du pessimisme, lié au fait de ne pas pouvoir faire son travail convenablement et en retirer des récompenses adéquates. Etant donné la situation de l’emploi en Estonie (ndlr :17% de chômage), nous voulons surtout conserver notre emploi et jouons profil bas en attendant la paye à la fin du mois. Pas de critiques, pas de problèmes.

Un mot pour conclure ?

Oui, ce qui est intéressant est le fait que les employés sont maintenant beaucoup plus solidaires car nous rencontrons les mêmes problèmes. Nous discutons avec des gens que nous connaissions à peine auparavant et l’ambiance entre nous est excellente malgré cette situation tendue, mais nous savons très bien à qui nous pouvons parler et les proches du manager à qui il vaut mieux ne rien dire…

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